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Interview exclusive. Mémoires d’un kamikaze

 
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romeosso
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MessagePosté le: 16/06/2006 21:32:05    Sujet du message: Interview exclusive. Mémoires d’un kamikaze Répondre en citant

L'histoire extraordinaire d'un Marocain ordinaire


Mardi 30 mai, prison centrale de Kénitra, midi quinze…


À quoi m'attendais-je, dans ce sas lugubre de la prison centrale de Kénitra, coincé entre deux murailles aussi immenses qu'infranchissables, attendant l'arrivée de Rachid Jalil, 31 ans, kamikaze rescapé, extrait par ses gardiens du couloir de la mort pour les besoins de cette interview ? A quelqu'un qui “a compris”, sans doute… A un homme, certes dans un piètre état, mais tout de même revenu de l'engrenage infernal qui l'a conduit jusqu'à la porte de
l'alliance israélite le 16 mai 2003, une bombe dans son sac à dos…

Raté. Non seulement Rachid Jalil est plus barbu que jamais mais il entame son 28ème jour de grève de la faim, à l'unisson de ses 86 camarades islamistes du pénitencier. “Nous demandons une révision de nos jugements et qu'on nous transfère vers d'autres prisons pour nous rapprocher de nos familles”, m'explique-t-il avec un sourire fatigué. Justement, ce matin même, une délégation du ministère de la Justice vient d'annoncer aux grévistes que sur la revendication du transfert, on allait leur donner une réponse “dans les 10 jours”. “Il est question que nous suspendions la grève de la faim en attendant la réponse des autorités”, ajoute Jalil, qui emploie plus volontiers le “nous” que le “je”.

Solidaire, il l'est. Tout comme il est convaincu de son innocence, ainsi que de celle de tous ses “frères”. Parmi les prisonniers islamistes, seul Mohamed Omari ne va pas jusqu'à clamer sa complète innocence. Difficile, pour quelqu'un qui a été capturé le 16 mai à 22 heures à la porte de l'hôtel Farah, bombe à la main, et au domicile duquel la police est tombée sur une orgie de pièces à conviction explosives… Mais Omari a tout de même trouvé la parade : ce seraient les services secrets marocains qui auraient fourni les bombes. Une hypothèse saugrenue mais qui s'appuie sur un raisonnement troublant : rien de ce qui a été dit, écrit ou publié sur le 16 mai n'est vrai, tout a été tiré d'aveux arrachés sous la torture. Et comme c'est un fait établi qu'il y a eu torture à vaste échelle…

Qui croire ? TelQuel a choisi de donner la parole à Rachid Jalil, le quatorzième kamikaze. Lui ne nie rien et son histoire est plus triste que dramatique. Un pauvre bougre, embrigadé de bonne foi et quasiment à son insu, qui s'est retrouvé deux fois face à la mort : ce soir funeste du 16 mai 2003 et aujourd'hui, condamné à la peine capitale pour un carnage terroriste auquel il a, au pire, participé indirectement. Son parcours, qu'il a accepté de nous raconter en exclusivité, est, somme toute, l'histoire extraordinaire d'un Marocain ordinaire. Et c'est en cela qu'il est effrayant…






"Je n'ai rien à regretter ni à me reprocher"



Rachid Jalil en 10 dates

1975. Naissance au bidonville de Karian Toma, à Sidi Moumen (Casablanca), d'un père vendeur ambulant et d'une mère femme au foyer
1991. Abandonne l'école en première année secondaire
1992 à 2001. Travaille successivement comme apprenti soudeur, carrossier, puis menuisier
2000. Un mois de prison pour vol
2002. Devient un pratiquant assidu, se laisse pousser la barbe, se lie avec les futurs kamikazes
15 mai 2003. Apprend qu'il doit participer, le lendemain, aux attentats terroristes
16 mai 2003. Abandonne à la dernière seconde, après avoir vu exploser deux de ses camarades
18 mai 2003. Capturé à Karian Toma, après une cavale de deux jours
Août 2003. Condamné à mort. Depuis… Incarcéré à la prison centrale de Kénitra, quartiers de haute sécurité



Sa jeunesse, ses débuts d'islamiste, les minutes des attentats, la torture, la prison, la condamnation à mort, le jihad, les juifs… En exclusivité pour TelQuel, le 14ème kamikaze dit tout.


Vous êtes né et avez grandi au bidonville de Karian Toma. Parlez moi de votre enfance…
J'ai sept frères et sœurs, on vivait dans la même baraque avec mes parents. Au début, mon père travaillait dans une carrière de concassage, il avait un boulot stable grâce auquel il nourrissait la famille. Puis il est tombé malade, et a travaillé comme vendeur
ambulant. Mais son revenu n'était plus suffisant. Mes frères et moi, on a dû quitter l'école tôt pour travailler.

Vous avez abandonné en première année secondaire, à l'âge de 16 ans. C'était uniquement parce qu'il fallait travailler ?
(Petit rire) Franchement, je n'étais pas très doué pour les études, je n'avais pas la tête à ça. Mais c'est vrai que le besoin d'argent était pressant et pas uniquement pour nourrir la famille. Quand on est jeune, on veut sortir, s'habiller, profiter de la vie… Sans un dirham en poche, c'est difficile.

Qu'avez-vous fait après l'école ?
J'ai travaillé dans un garage comme apprenti soudeur, puis dans une entreprise qui faisait de la carrosserie pour des bus. Après, j'ai acheté mon propre matériel et j'ai travaillé à la maison, pour mon compte. Comme j'avais aussi été apprenti menuisier, je bricolais des portes, des fenêtres… Ça marchait pas mal.

En 2000, vous avez purgé un mois de prison pour vol…
Ce n'était pas du vol. Il n'y avait plus d'électricité dans le quartier et c'était impossible de vivre sans lumière, sans four pour cuisiner… Avec les copains du quartier, on a planté des poteaux, on a acheté du fil électrique et on a fait dériver le courant d'une installation publique à proximité. Ça a marché pendant quelques jours et puis il y a eu une panne, un fil était coupé. Quand je suis monté le réparer, la police est arrivée. Ils m'ont trouvé perché sur un poteau. Ils ont attendu que je descende et ils m'ont attrapé.

Quand êtes-vous devenu islamiste ?
Vers 2002, environ. Je priais avant, même si je m'arrêtais de temps en temps… comme tout le monde, quoi. Mais après avoir discuté avec des gens [NDLR : notamment Adil Taïa et Khalid Benmoussa, deux des futurs kamikazes du 16 mai], j'ai commencé à ne rater aucune prière, et à les faire toutes à la mosquée. Mais un événement, en particulier, m'a convaincu de devenir moultazim : c'est le 11 septembre 2001 et l'invasion de l'Afghanistan qui a suivi. Ça m'a fait réfléchir à tous ces musulmans opprimés à travers le monde. Ça m'a fait prendre conscience que je devais prendre la religion plus au sérieux.

Vous avez pris conscience de tout ça tout seul ?
Les chouyoukh (prédicateurs), surtout Abderrazak Rtioui [NDLR : actuellement incarcéré] ont joué un grand rôle. Mais bon, personne ne m'a rien imposé. Dans mon quartier, il y avait des membres d'Al Adl Wal Ihsane et même du PJD, mais je n'ai jamais intégré leurs groupes. Je me contentais d'écouter, d'apprendre, et d'appliquer scrupuleusement les préceptes religieux.

Vous avez quand même intégré le groupe “Ahl sounna wal jamaâ”, qui a fini par exécuter les attentats du 16 mai…
Oui, mais je ne savais pas que c'était un groupe qui portait un nom. Je ne l'ai su que plus tard. Je connaissais bien ses membres et je les voyais souvent, mais pour moi, c'étaient des amis moultazimin, rien d'autre. On assistait aux cours des chouyoukh ensemble, on portait tous la barbe, on lisait des livres sur la vie du prophète (paix et salut sur lui), on parlait du jihad des musulmans dans le monde, on visionnait des cassettes vidéo… Mais je ne voyais aucun mal à tout ça. Je n'en vois toujours aucun, d'ailleurs.

Pourtant, vos amis projetaient des attentats. Ils ont commencé à en parler dès 2000…
Je n'ai fait connaissance avec les frères membres de ce groupe qu'en 2002. Et même à partir de là, je ratais beaucoup de leurs réunions parce que je travaillais au centre-ville. Je n'avais tout simplement pas le temps. C'est vrai qu'il y avait des débats sur l'utilité du jihad, comment contraindre des gens à respecter l'islam… Mais je n'ai jamais été d'accord avec ça. Les Marocains sont des musulmans et on ne doit pas faire de mal à des musulmans. J'approuvais et j'approuve toujours le jihad quand il s'agit de se défendre contre les ennemis de l'islam. Mais tuer d'autres musulmans, jamais. Les chouyoukh aux leçons desquels j'assistais, et notamment Rtioui, étaient tous contre ça.

Que pensez-vous du takfir (excommunication) ?
(Sans hésiter) Je suis contre. Les Marocains, grâce à Dieu, sont musulmans. Ceux qui disent que la société est apostate sont des khawarij (déviants). Seul Dieu tout puissant peut décider de punir quelqu'un.

Et faire pression, exercer de la contrainte ?
Ecoutez, mes frères et mes sœurs ne faisaient même pas leur prière, je n'allais quand même pas les tuer… Ce qu'il faut faire, c'est parler, convaincre, faire de la daâwa (prosélytisme). Après, c'est entre Dieu et chaque croyant que ça se passe.

Mais ce n'est pas cela qu'il y avait dans les cassettes vidéo que vous visionniez avec vos amis. Cela parlait plutôt de jihad armé en Tchétchénie, en Bosnie… Vous ne vous disiez pas “quel rapport avec le Maroc, tout ça” ?
(Hésitation) Non, je ne me posais pas cette question.

Vous avez déclaré que vous n'avez été prévenu des attentats que la veille du 16 mai. Mais les autres membres du groupe s'y préparaient depuis au moins deux ou trois mois, des années pour certains. Vous n'avez jamais surpris aucune conversation, personne ne vous en a jamais touché un mot, même de manière détournée ?
D'abord, ils me considéraient comme un débutant. Ensuite, ils étaient tenus par le secret. Donc non, ils ne m'en ont jamais parlé avant.

Comment vous a-t-on annoncé, le 15 mai 2003, que vous alliez participer à un attentat kamikaze ?
Ils ne m'ont pas parlé tout de suite d'attentats. Ils m'ont juste dit qu'on devait se retrouver le soir dans la maison du frère Omari, que c'était important. J'y suis arrivé vers minuit. Il y avait une drôle d'ambiance, les gens étaient tendus, je ne comprenais pas pourquoi. Personne ne m'avait encore rien dit. Mais je suis entré dans une pièce et j'ai vu du matériel qui m'a tout de suite fait penser à des explosifs.

Et alors ?
Je me suis posé tout un tas de questions. Je me demandais qui avait fabriqué ces explosifs, qui les avait amenés là… Les frères n'avaient pas le niveau nécessaire pour fabriquer des trucs comme ça.

Et Abdelhak Bentassir, dit Moul Sebbat ? [NDLR : le coordonnateur présumé des attentats, mort entre les mains de la police le 28 mai 2003 dans des circonstances troubles].
Je l'ai dit à la police : je n'avais jamais rencontré cet homme, ni même entendu son nom. J'ai entendu parler de lui bien plus tard, une fois en prison. J'ai appris que d'autres frères le connaissaient et étaient en contact avec lui. Mais pas moi.

Revenons à la nuit du 15 au 16 mai…
Je n'osais pas demander ce qu'on allait faire avec ces explosifs, même si je l'avais compris. Je me posais beaucoup de questions, je ne voulais pas… Mais je n'ai rien dit jusqu'au lendemain.

Vous avez réussi à dormir ?
(Petit rire) Je n'ai jamais eu de problèmes pour dormir. Vous savez, quand on vit à quatre ou cinq dans une pièce en permanence, on apprend à ne plus faire attention au bruit, on arrive à dormir en toute circonstance.

Et le matin du lendemain ?
J'en ai parlé au frère Youssef Koutari. Lui aussi n'était pas convaincu.

Qui d'autre n'était pas convaincu ?
Personne, je crois. Tous les autres frères savaient parfaitement ce qu'ils faisaient et y étaient prêts.

Le matin, vous avez quand même fini par poser la question ?
Je ne me souviens plus qui a parlé le premier des cibles et du déroulement des attaques. Mais à un moment, tout était devenu très clair pour tout le monde. Vers midi, j'ai parlé au frère Abdelfettah [NDLR : Boulyaqdane, le chef du commando terroriste]. Je lui ai dit que je n'étais pas tranquille, qu'il y avait des Marocains dans ces lieux où on devait aller… Je lui ai dit : “Même s'ils boivent et s'ils forniquent, peut-être qu'ils prient. C'est possible”.

Que vous a-t-il répondu ?
Il m'a dit, assez sèchement : “Débrouille-toi, fais ce que tu veux. Si tu ne veux pas y aller, tant pis”. Il s'est tourné vers le frère Mhanni et lui a dit que je refusais de partir. Mhanni a répondu : “Dans ce cas, qu'il reste ici jusqu'à ce qu'on sorte. Après, il ira où il voudra”. En voyant comment Abdelfettah et lui me fixaient en disant ça, j'ai eu peur.

Comment était l'ambiance dans la maison, à ce moment précis ?
Très tendue. Plus rien n'avait l'air normal, les frères étaient prêts à mourir. Il n'y avait plus une seule goutte de sang sur le visage de presque tous.

Certains étaient enthousiastes et sûrs d'eux ?
Abdelfettah, surtout, qui était le chef du groupe. Khalid Benmoussa et Adil Taïa aussi étaient sûrs d'eux. Sinon, tous les autres étaient pâles et défaits.

Mais ils auraient dû être heureux puisqu'ils étaient sur le point d'aller au paradis…
Vous savez, c'est difficile de comprendre la psychologie d'un homme qui s'apprête à mourir, quelle qu'en soit la raison. De toute façon, tant que personne n'était sorti de la maison, il y avait toujours la possibilité que la police débarque. Ne serait-ce que pour ça, nous étions tous très tendus.

Finalement, 21h30 arrive et vous sortez avec eux. Pourtant Abdelfettah vous avait autorisé à ne pas les accompagner…
Pour moi, c'était évident qu'ils ne me laisseraient pas repartir. J'aurais pu prévenir la police. Chacun était muni d'un grand couteau, ça me semblait clair qu'avant de sortir, l'un d'entre eux allait m'égorger et me laisser là. De toute façon, tout le monde allait mourir… J'ai réfléchi toute l'après-midi sans rien dire à personne et j'ai décidé de les accompagner puis de m'enfuir à la première occasion. Je suis sorti avec le groupe dirigé par le frère Mhanni, on devait faire exploser les charges devant l'Alliance juive.

Et après ?
Nous sommes partis en taxi jusqu'à la place Maréchal puis nous avons marché. Arrivés devant l'Alliance juive, nous avons entendu l'explosion du restaurant [NDLR : le Positano, trois morts, tous des kamikazes] qui était juste quelques rues derrière. Mohammed Mhanni et Khalid Taïb m'ont dit qu'ils y allaient en premier et que Abderrahim Belcaïd et moi, nous devions les suivre juste après. Puis ils ont couru vers la porte de l'Alliance et j'ai vu la seconde explosion.

Vous avez vu leurs corps exploser ?
J'ai vu une boule de feu et de la fumée, c'est tout ce dont je me souviens.
Qu'avez-vous fait ?
Abderrahim m'a dit : “Viens, on y va”. C'est là que je lui ai dit que je n'irais pas et, sans attendre sa réponse, j'ai déposé mon sac avec la bombe par terre et remonté la rue dans l'autre sens, en courant.

Et Abderrahim ?
Quand je lui ai dit que je partais, il a eu l'air complètement perdu mais il n'a pas abandonné son sac comme moi. Puis je me suis enfui et je ne l'ai plus vu. La police m'a dit après coup qu'il avait tourné sans but et avait fini par se faire exploser dans la médina, à quelques rues de là, parce que deux hommes avaient voulu lui prendre son sac.

Vous voulez dire que le cimetière juif de la médina n'était pas une cible préméditée ?
Tout à fait. Dans la maison de Omari, j'avais entendu parler des autres cibles mais pas de celle-là. Ça me semble évident que ce n'était pas prévu. Pourquoi planifier une explosion dans un cimetière ? Les gens y sont déjà morts ! Abderrahim a tourné sans but, jusqu'à ce qu'il actionne sa charge [NDLR : les faits semblent accréditer cette version, puisque le kamikaze qui s'est fait exploser près du cimetière juif de l'ancienne médina était seul, contrairement aux autres cibles où les kamikazes ont opéré par groupes de 3 à 4].

Que s'est-il passé après votre fuite ?
J'ai pris un petit taxi jusqu'au quartier de Bernoussi. Je suis allé chez le cheikh Abderrazak Rtioui. Il m'avait toujours dit qu'il était contre l'idée que des musulmans tuent des musulmans. Je savais qu'il me soutiendrait parce que je n'avais pas voulu participer à ça. Je l'ai trouvé chez lui et je lui ai tout raconté. Après, nous sommes partis ensemble au barrage de Oued El Maleh, parce que c'était un endroit où nous aimions nous retrouver avec les frères [NDLR : plusieurs membres du commando du 16 mai, dont Rachid Jalil, avaient l'habitude de s'y entraîner aux arts martiaux]. On y a passé la nuit. J'étais dans un état second… Le lendemain, le père de Mohammed Mhanni est venu. Il cherchait son fils et pensait qu'il s'était réfugié là-bas avec nous. Je lui ai dit que je ne savais pas où il était, je n'ai pas osé lui dire qu'il était mort. Je suis revenu avec lui dans sa voiture, jusqu'à Karian Toma.

Vous n'avez pas eu peur de vous jeter dans la gueule du loup ? Presque tous les kamikazes étaient des habitants de ce bidonville, la police était forcément déjà sur les lieux…
Je vous ai dit que j'étais dans un état second. Je ne pensais qu'à une seule chose : rassurer mes parents. Je ne voulais pas qu'ils aient des ennuis à cause de moi. Je leur ai tout raconté, et la police a investi Karian Toma peu après. J'ai été capturé dans la maison des voisins.

À quoi avez-vous pensé, au moment où on vous passait les menottes ?
À la fin. J'ai tout de suite vu la prison, la torture, la condamnation à mort… Je savais par quoi étaient passés beaucoup de frères, je savais à quoi m'attendre.

Que s'est-il passé ensuite ?
Ils m'ont emmené au commissariat central du Maârif. Ils ont tout de suite commencé à me torturer. Ils m'ont dénudé, m'ont attaché sur une espèce de barre de fer, menottes aux mains et yeux bandés. Les coups pleuvaient sans que je puisse savoir d'où le prochain allait venir… Des heures, comme ça.

Ils vous posaient des questions en même temps qu'ils vous frappaient ?
Non, aucune question. L'un d'eux m'a dit “hadchi ghir bach netâadlou” (tout ça, c'est juste pour qu'on se remette à égalité). Ils n'ont commencé à m'interroger qu'après plusieurs heures de torture. J'ai tout de suite raconté tout ce que je savais, sans rien oublier. Mais ils ont continué de me poser des questions et à me torturer par intermittence, pendant trois jours.

Et après ces trois jours ?
J'ai été transféré à Témara [NDLR : ancien siège de la DST stigmatisé par de nombreuses ONG de droits de l'homme comme un haut lieu de torture, aujourd'hui fermé], j'y suis resté trois autres jours.

Encore des séances de torture ?
Un peu… Ça s'est arrêté quand un des agents qui m'interrogeaient m'a dit que mes déclarations étaient conformes à celles que j'avais faites trois jours plus tôt à Casa. Jusque-là, ils pensaient que je mentais. Voyant que je ne me contredisais pas malgré la torture, ils ont fini par comprendre que je leur disais la vérité. A partir de là, ils ne m'ont plus touché.

Cela se passait pareil pour les autres détenus ? Dès que les agents ne trouvaient plus de contradictions, ils arrêtaient la torture ?
Non, pas toujours. En fait, beaucoup n'avaient rien à dire parce qu'ils n'avaient rien fait de mal. Ils portaient la barbe et allaient à la mosquée, sans plus. Moi, j'avais des choses à leur raconter. Les autres non. Pour eux, la torture ne s'arrêtait pas… Les agents étaient persuadés qu'ils étaient tous des réservistes pour d'autres attentats. Mais eux n'étaient au courant de rien, personne ne leur avait rien dit. Comme moi, juste avant le 16 mai. J'ai connu ces frères, il y a trois ans maintenant, j'ai vécu avec eux. Je peux vous dire qu'ils sont tous contre cette idée de tuer des musulmans, tout comme je suis contre l'idée de tuer des musulmans.

Et des juifs ?
(Hésitation, sourire gêné) Ceux qui combattent l'islam, c'est notre devoir de les combattre. Voyez ce qu'ils font aux femmes et aux enfants en Palestine…

Vous pensez que tout juif est responsable de ce qui se passe en Palestine, même s'il vit ailleurs ?
(Hésitation) Non, je ne pense pas. (Nouvelle hésitation) Je n'ai pas assez de science religieuse pour répondre à cette question.

Et si quelqu'un qui a cette science vous dit qu'il faut tuer des juifs ?
Je respecterai son point de vue. Mais si je n’en suis pas convaincu, je ne le ferai pas.

Et vous n'en êtes pas convaincu ?
Si je l'avais été, je n'aurais pas reculé devant l'Alliance juive, où il n'y avait que des juifs [NDLR : le 16 mai 2003 était un vendredi, soir de Shabbat. Les locaux de l'Alliance israélite étaient vides mais les kamikazes l'ignoraient].

Que s'est-il passé après Témara ?
Nous avons été transférés à la prison de Salé. Là, ce n'était pas la torture mais les humiliations. Des gifles ou des coups, sans raison, juste pour nous rabaisser. J'ai passé deux ou trois mois à Salé, puis l'instruction a commencé. Ils nous emmenaient de Salé à Casa, pour de nouveaux interrogatoires. Mais sur le moment, ils ne nous avaient pas dit que c'était un juge d'instruction qui nous posait des questions. Et je n'ai jamais vu un avocat pendant ces séances… Du coup, le juge faisait tout pour nous intimider, il ne nous laissait pas parler, il faisait ses conclusions tout seul… Après l'instruction, ils nous ont à nouveau transférés au pénitencier de Aïn Borja, à Casablanca. Le procès s'est passé assez vite. Là aussi, le juge ne nous laissait pratiquement pas parler.

Qu'avez-vous ressenti, quand vous avez entendu que vous étiez condamné à mort ?
Mon premier réflexe a été d'invoquer Dieu. J'ai dit à voix haute “La hawla wa la qouwata illa billah” (tout événement et toute force relèvent de Dieu). Juste après, ils nous ont descendus dans la cellule du tribunal, au sous-sol. Et là, j'ai ressenti comme une vague de fraîcheur, je me sentais délivré. Je savais que je n'avais rien fait. J'avais la conscience tranquille, tout le reste était entre les mains de Dieu tout puissant.

Avez-vous des regrets ?
Je n'ai rien fait que je doive regretter.

Vous ne regrettez pas d'être entré dans ce groupe qui a tué des gens ?
Je ne savais rien, je n'ai rien à regretter ni à me reprocher.

Mohamed Omari, lui, savait ce qui se préparait. Aujourd'hui, il est dans la même prison que vous. Vous avez discuté de tout ça avec lui ?
Je ne discute pas avec lui. Depuis plus de deux ans que je suis là, je ne lui ai jamais dit autre chose que bonjour, bonsoir…

Vous lui en voulez ?
Je ne sais pas. Son rôle exact dans les attentats est toujours une énigme pour moi. Quand on était à Salé, il me disait de dire au juge d'instruction que Moul Sebbat était notre émir. Je lui répondais que je ne pouvais pas dire ça, que je ne l'avais jamais vu… Je ne sais pas pourquoi il me demandait de dire ça.

Que diriez-vous, aujourd'hui, aux familles des victimes ?
Je leur présenterais mes condoléances, au nom de tous mes camarades de prison. Je leur dirais que nous n'avons pas voulu ça.

Il y a quand même des gens chez qui on a trouvé des explosifs, ou d'autres, comme Omari, qu'on a attrapés en flagrant délit, bombe à la main. Vous ne pouvez pas nier ça, quand même…
Je ne sais pas ce qu'ils avaient dans la tête. Je ne veux juger personne.



[Télécharger le bilan des attentats du 16 mai 2003]





Les leçons d'un entretien

1. Rachid Jalil ne mérite pas sa peine. Pour l'exemple, oui, il aurait mérité de purger une peine de prison, juste pour montrer qu'il ne faut jamais frayer avec des gens à l'idéologie douteuse et potentiellement violente. Peut-être aussi pour complicité - il aurait dû fuir plus tôt et aurait pu avertir la police et éviter le carnage. Mais pas la peine de mort. Si le Maroc avait une justice digne de ce nom, on aurait tenu compte du fait que ce jeune homme est surtout une victime.
2. Il est plus conditionné que jamais. Pas étonnant : surpeuplées d'islamistes en tout genre, les prisons marocaines sont aujourd'hui de véritables écoles du jihad (lire TelQuel n° 224). Entre, d'un côté, un système “extérieur” qui le torture et le condamne grossièrement à mort, et de l'autre, des “frères” prisonniers qui l'encadrent étroitement et entretiennent son espoir à coup de promesses de paradis éternel, que voulez-vous qu'un esprit faible choisisse ? Résultat : malgré l'horreur à laquelle il a participé, plus ou moins malgré lui, il continue à penser sincèrement que “débattre” de la mise à mort des “ennemis de l'islam”, ou visionner avec des “frères” des cassettes vidéos appelant au jihad armé mondial… “n'engage à rien” ! Si Rachid Jalil, dans la situation où il se trouve, n'a pas compris que c'était la pente inévitable vers le terrorisme, qui le comprendra ?
3. Il n'a été qu'un pion. Les organisateurs des attentats (selon la police, Abdelhak Bentassir dit “Moul Sebbat”, et probablement le Marocain natif de Meknès, Saâd Husseini, dit Mustapha Sebtaoui, en fuite à l'étranger) n'ont prévu aucune alternative à la mort des kamikazes. Au point que Jalil, n'ayant reçu aucune instruction de repli, a été capturé deux jours après le 16 mai… à son domicile, auquel il avait eu l'inconscience de revenir “pour rassurer ses parents” ! S'il fallait une preuve qu'il n'était pas un criminel professionnel…
4. Il a toujours peur. Comment expliquer autrement le fait qu'il ne juge, ni ne condamne Mohamed Omari, le 13ème kamikaze, enfermé dans la même prison que lui ? Pris en flagrant délit, Omari ne nie pas qu'il avait prémédité les attentats. Embrigadé à la dernière minute sans possibilité de repli, Jalil pourrait, au moins, lui en vouloir de l'avoir attiré dans cette tragédie. Mais il dit qu'il “se pose encore des questions” sur son rôle exact, qu'il “ne peut pas le juger”… Oui, Jalil a toujours peur, et pas seulement de la perspective de voir exécutée sa condamnation à mort. L'enfer continue…


source:tel quel

"Plus on aime, plus on souffre. La somme des douleurs possibles pour chaque âme est proportionnelle à son degré de perfection..."



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MessagePosté le: 16/06/2006 21:32:05    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: 17/06/2006 16:01:17    Sujet du message: Interview exclusive. Mémoires d’un kamikaze Répondre en citant

la 7awla wala 9ouwwata illa billah, ça se voit que les pauvres tgueddmou msaken : la9raya la khdma m9adda, zid 3liha douk les vrais criminels msakhit lwalidine ils trouvent des condidants parfaits pour des futures terroristes!!!



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MessagePosté le: 10/12/2016 08:49:19    Sujet du message: Interview exclusive. Mémoires d’un kamikaze

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